Il est 20 h 15 et le bar « Le Seuil » vient d'ouvrir sa terrasse couverte, cet étrange entre-deux de verre et de lierre où les lampes à filament se balancent doucement au-dessus de tables en bois cerclé. Deux personnes entrent, l'une après l'autre, avec l'air de se connaître à peine, et pourtant, un regard échangé, un sourire retenu, et c'est tout un réseau de complicité silencieuse qui s'active. Ces deux-là ne sont pas de simples clients. Ils sont membres d'une cellule secrète au service du « Guide Parallèle », un guide gastronomique et culturel clandestin qui évalue les bars de la ville sans jamais se faire connaître. Leur mission ce soir : évaluer « Le Seuil » selon des critères précis, en restant totalement incognito. Aucun badge, aucune caméra, aucune note visible. Tout se passe dans la tête, dans les échanges discrets, dans les petites missions qui se glissent entre deux gorgées. Leur couverture commune est soignée, presque trop : ils se font passer pour les organisateurs d'un enterrement de vie de jeune fille d'une certaine « Marlène », dont le mariage est prévu dans trois semaines à Bordeaux. Ils sont là pour « repérer l'ambiance », « tester les cocktails de bienvenue » et « voir si le personnel est sympa avec un groupe qui débarque ». C'est crédible, c'est attendrissant, c'est le genre de chose que les serveurs adorent entendre. Mais chacun cache quelque chose à l'autre : une petite mission personnelle, qu'il garde pour lui jusqu'au débrief. La terrasse couverte du Seuil est ce soir animée : un couple fête un anniversaire, deux jeunes professionnels font une réunion informelle avec leurs ordinateurs, et la barmaid, Saba, tatouages sur les avant-bras, efficacité redoutable, a l'œil sur tout le monde. Elle est le vrai défi de la soirée : obtenir d'elle des informations sur les fournisseurs sans jamais lui poser la question directement. Les missions se frôlent, se croisent, parfois se contredisent. L'un doit faire dire le mot « authentique » à un inconnu. Chacun doit aussi tenir dix minutes de conversation avec un client sans rien dire de vrai sur soi. Les réponses de repli sont prêtes pour le moment redouté : si quelqu'un demande « Et vous connaissez Marlène depuis longtemps ? », il faut tenir, sourire, et dérouler l'histoire cousue main. La tension est légère, jubilatoire, comme le fil d'un cerf-volant par vent doux. Personne ne sera démasqué, personne ne sera blessé. La soirée se clôt sur la terrasse elle-même, quand les deux complices se retrouvent enfin seuls autour d'un dernier verre pour le grand débrief : qui a accompli sa mission secrète, qui a craqué, qui a improvisé mieux que prévu. Et là, les masques tombent dans les rires.
Lieu : Paris