Le Village qui ne rend personne

Il y a des endroits que les cartes routières refusent de mentionner, non par oubli, mais par pudeur. Harceloup est l'un d'eux. Ce hameau de sept maisons en pierre grise s'enfonce dans une vallée boisée que les habitants des villes voisines préfèrent ne pas regarder en passant. Vous y êtes arrivés il y a trois jours, certains par accident, d'autres en répondant à une annonce obscure, d'autres encore en suivant quelqu'un qui a disparu depuis. Ce que vous avez en commun : vous n'êtes pas d'ici, et vous n'arrivez pas à partir. Les routes de Harceloup ont cette propriété charmante de ramener invariablement au centre du village, quelle que soit la direction empruntée. Deux heures de marche vers le nord, vers le sud, vers l'est, même résultat : la fontaine en grès, le tilleul mort, l'enseigne rouillée de l'ancienne épicerie. Les téléphones ne captent rien. La radio crache de la friture. Et la nuit, il vaut mieux ne pas écouter les voix qui appellent depuis la lisière de la forêt. Elles imitent à la perfection. Votre mère. Votre meilleur ami. Un enfant en pleurs. Elles savent exactement quelle voix vous fera ouvrir la porte. Les habitants de Harceloup, eux, savent depuis longtemps ne jamais ouvrir, du moins ceux qui restent. Les portes sont garnies de pierres gravées de symboles que personne ne sait vraiment lire, mais que tout le monde respecte avec la dévotion tranquille de ceux qui ont appris à leurs dépens. Ces talismans ne servent strictement à rien une fois dehors, ce qui est une information utile à connaître avant de se retrouver dehors. Harceloup est divisée, avec cette efficacité propre aux petites communautés qui ont trop de temps et trop de peur pour rester unies. D'un côté, le bourg, autour de la maison du Gardien, un homme nommé Théodore Vance, soixante ans, mâchoire carrée et regard de pierre, qui distribue les rations, les tours de veille et les sentences morales avec une égale parcimonie. De l'autre, la Maison de la Colonie, une grande bâtisse à l'orée du village où Matriarche Solenne Aubert règne sur une douzaine d'âmes avec la sérénité particulière de quelqu'un qui pense avoir compris quelque chose que personne d'autre n'a compris. Les deux factions se tolèrent. À peine. Et vous, les nouveaux, vous êtes l'élément perturbateur que ni l'une ni l'autre ne sait encore comment utiliser, ou éliminer. Chaque habitant de Harceloup porte un secret. Pas le genre romantique qu'on révèle au coin du feu. Le genre qu'on a enterré profondément, qu'on a recouvert de normalité, et qui remonte quand même à la surface, comme tout ce qu'on enterre ici. Certains secrets concernent ce qu'ils ont vu la nuit. D'autres concernent pourquoi ils sont toujours vivants alors que d'autres ne le sont plus. Vous avez une nuit devant vous. Le soleil se couche dans deux heures. Après, les voix commenceront. La question n'est pas de savoir si vous survivrez, c'est de savoir à qui vous ferez confiance pour y parvenir, et ce que vous serez prêts à confesser pour obtenir cette confiance. À Harceloup, les secrets sont la seule monnaie qui vaille encore quelque chose.